Sans la révélation du dogme du péché originel (Gn 3 ; Sg 1.13 ; Rm 5.19), Dieu est méconnu, affreusement caricaturé, le problème du mal reste entier, et l’homme est incompréhensible à lui-même. Il est indéniable qu’une cassure s’est produite entre le Dieu parfait et sa Création. L’arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 2.9), placé parmi les arbres du Paradis terrestre, représentait la différence existante entre Dieu et sa créature. Par l’interdiction de manger de son fruit, c’est comme si Dieu avait dit à Adam : Laisse-Moi être Dieu. Toi, sois qui tu es et ne te prends pas pour Moi. Ainsi nous pourrons continuer à rester en relation, et Je pourrai continuer à te donner la vie (cf. Jr 7.23-24). En transgressant ce commandement, en s’octroyant le droit de dire ce qui est bien et ce qui est mal, Adam a pris la place de Dieu, et a donc refusé que Dieu soit Dieu. Face à la même épreuve, considérant sa propre perfection qui faisait de lui la plus belle des créatures, Lucifer s’était déjà préféré à Dieu. Rejetant l’amour de Dieu pour s’adorer lui-même, il se mit à haïr Dieu, son Créateur, et à prêcher cette révolte aux autres créatures spirituelles. Dieu ayant donné aux anges et aux hommes la liberté de L’aimer[1], il existait la possibilité (mais la possibilité seulement) du non-amour. Par leur désobéissance, Lucifer, puis Adam, ont fait passer cette possibilité de la puissance à l’acte, de la virtualité à la réalité. Pour Lucifer, pur esprit, ce passage s’est fait en un instant et définitivement sitôt sa création, pour l’homme, esprit incarné, ce passage se fait dans le temps ; c’est pourquoi, à la différence de l’ange, existe pour lui la possibilité du repentir. En tournant le dos à Dieu, qui est la Lumière, Lucifer a inventé les ténèbres ; en tournant le dos à Dieu, qui est l’Amour, Lucifer a inventé la haine ; en tournant le dos à Dieu, qui est la Vérité, Lucifer a inventé le mensonge (Jn 8.44), etc. Et ainsi Adam, succombant au mensonge de Lucifer l’invitant à briser la communion avec Dieu, qui est Vie et Source de toute vie (Gn 3.1-5), s’est-il donné la mort, à l’instar d’un ruisseau dont la source vient à tarir. En se coupant de Dieu qui est l’Amour, Adam s’est voué à la haine. En rejetant Dieu qui est la Vérité, il est tombé dans l’ignorance, l’erreur, le mensonge… Toutes ces choses négatives dont nous faisons l’expérience, en fait, n’existent pas ; elles ne sont que l’absence, le manque de ce qui est, la conséquence du refus de Dieu, sans Qui rien ne peut être. La maladie, par exemple, est le manque de santé. C’est la vue qui est quelque chose, tandis que la cécité en est le manque. Que sont les ténèbres ? Il suffit d’ouvrir les volets pour le savoir : c’est l’absence de lumière. Si donc le mensonge n’est possible que grâce à la vérité qu’il singe, la réciproque n’est pas vraie : la vérité n’a que faire du mensonge. Le diable ne peut que singer Dieu. En rejetant Dieu, sans qui rien ne peut être, l’homme a tout perdu et s’est perdu lui-même… Cette séparation d’avec Dieu qu’est le péché a non seulement coupé Adam de Dieu, d’Ève, et de toute la Création, mais aussi de lui-même : ses instincts jusqu’alors soumis à sa raison comme celle-ci l’était à la Volonté divine, se sont révoltés contre la raison qui s’est elle-même révoltée contre l’Ordre divin. Et la nature, jusque-là soumise à Adam, s’est mise à produire ronces et épines, catastrophes et cataclysmes. Quelle effroyable déception pour celui qui, à l’instar du Diable, s’était imaginé capable de se passer de Dieu ! Le mal était à jamais irréparable et le malheur sans fin, car l’homme ne pouvait se redonner la vie dont il n’était pas la source. Dieu seul pouvait réparer cette faute. C’est ce qu’Il promit en annonçant à Adam et Ève un Rédempteur (Gn 3.15). Aussi l’islam, qui nie le péché originel et la Rédemption, peut-il être autre chose que le péché impardonnable (Mc 3.29) ?

[1] Il n’y a pas d’amour sans liberté. C’est pourquoi il n’y a pas d’amour dans l’islam, la liberté étant considérée comme l’ennemie de l’obéissance.