Reprenant un thème déjà abordé dans son livre « Le malentendu islamo-chrétien »1  le père Edouard-Marie Gallez publie sur le blog EEChO, en date du 4 avril 2020, un article intitulé « L’âme du Christ rencontre-t-elle chaque défunt ? », ayant pour sous-titre : « Le mystère (tant occulté) de la ‘Descente du Christ aux enfers’ ». Le problème qu’il y soulève est celui de l’accès au salut des non-chrétiens, problème qu’il pense résolu par la descente du Christ aux enfers le samedi saint, en sorte que depuis « une rencontre avec le Sauveur attend tout homme défunt [C’est moi qui souligne] à un moment donné dans le temps mystérieux de l’après-vie terrestre ».2

La rencontre avec le Christ étant déterminante pour le salut, le père Gallez imagine que si les chrétiens se sauvent ou se damnent en cette vie, les non-chrétiens le font dans la mort où Jésus leur apparaîtrait (Le malentendu, p.104). Car Jésus est « descendu au séjour des morts pour y ‘‘évangéliser’’ (Ibid. p.88) », et Il y serait toujours, ou Son âme seulement, en train d’inviter les âmes à se convertir… Or, non seulement une fois mort, on ne peut plus rien, mais le Credo nous fait professer que le Christ est ressuscité des morts, c’est-à-dire que Son âme, unie à Son corps, est sortie des enfers, et se trouve désormais, et pour toujours, au Paradis… Nier la réalité de la mort et celle de la Résurrection du Christ est un puissant cocktail hérétique.

Puisque le choix « pour ou contre le Christ » est déterminant pour le salut éternel (Cf. Mc 16.16 ; Jn 3.16), et que tous n’ont pu consciemment le faire durant la vie terrestre, le père Gallez imagine qu’ils le font après celle-ci, en une session de rattrapage, où « se joue ultimement le salut, en particulier pour tous ceux qui n’auront pas pu avoir l’occasion de découvrir l’Evangile au cours de leur vie sur terre ». Mais pourquoi ne pas plutôt comprendre avec l’Eglise que chacun, durant sa vie terrestre, « d’une façon que Dieu connaît, a la possibilité d’être associé au mystère pascal (Gaudium et Spes, 22.5) » ? En effet, le Christ étant la Vérité (Jn 14.6), tout homme, doué de raison et de liberté, sera jugé en fonction de son amour de la vérité, qu’il était tenu de chercher (Humanae dignitatis n°1), qu’il ait connu ou non Jésus-Christ. C’est ainsi que les « païens privés de la Loi peuvent accomplir naturellement les prescriptions de la Loi (…) inscrite en leur cœur, à preuve le témoignage de leur conscience (Rm 2.1-16) », et qu’au dernier jour ceux qui n’auront pas connu Jésus-Christ seront néanmoins jugés sur leur relation avec Lui en la personne d’autrui avec qui Il S’était identifié (cf. Mt 25.31-46). Tout homme se juge donc lui-même en fonction de son rapport à la vérité et à son semblable (Lc 18.9 ; 1 Jn 3.18-19) : « Du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous (Mt 7.2) ». Nul besoin donc d’imaginer la nécessité d’une rencontre avec le Christ dans la mort (Le malentendu, p.104), et d’en arriver pour cela à prétendre que « la vie terrestre n’est pas le lieu du salut, mais de sa préparation (Le malentendu, p. 106) ». A la question du père Gallez : « Où donc tout homme aura-t-il l’occasion d’aller vers la Lumière ou de s’en écarter définitivement, sinon dans le passage de la mort ? », il faut donc répondre : en cette vie ! « Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut ! (2 Co 6.2) »

La fable défendue par le père Gallez repose sur son interprétation de deux versets de la première épître de saint Pierre en lesquels l’Apôtre enseigne que Jésus est descendu aux enfers y annoncer la Bonne Nouvelle (1 P 3.19 ; 4.6). Or, le Catéchisme rappelle la foi de l’Eglise à ce sujet : Jésus est descendu au séjour des morts non pour y prêcher l’appel à la conversion, « non pour y délivrer les damnés (CEC n°633) », mais pour y annoncer aux « justes qui L’y avaient précédé (ibid.) » la bonne nouvelle de la Rédemption qu’Il venait d’accomplir, Bonne Nouvelle qu’ils attendaient plus ou moins confusément, l’ayant tous espérée, ce qui avait précisément fait d’eux des justes. Et tandis qu’Il ouvrait donc à ceux-ci le Paradis (cf. Lc 23.43), Il créait l’Enfer éternel pour les autres, mais encore, sanctifiant par Sa présence le séjour des morts, Il y fondait le Purgatoire pour les âmes qui ne pouvaient et ne pourraient entrer directement au Paradis. Voilà donc ce que Jésus a fait le Samedi saint.

Hélas, c’est non seulement dans la Parole de Dieu que le père Gallez prétend trouver un appui pour sa doctrine, mais dans le n°634 du Catéchisme de l’Eglise catholique : « La descente aux enfers est l’accomplissement, jusqu’à la plénitude, de l’annonce évangélique du salut. Elle est la phase ultime de la mission messianique de Jésus, phase condensée dans le temps mais immensément vaste dans sa signification réelle d’extension de l’œuvre rédemptrice à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, car tous ceux qui sont sauvés ont été rendus participants de la Rédemption ». Ainsi pense-t-il que le mot « plénitude » ne peut pas concerner qu’« une partie des hommes (Le malentendu, p.102-103) », mais implique nécessairement tous les hommes, lesquels bénéficieraient alors tous de l’achèvement de leur évangélisation dans la mort : « Tel est le mystère de la Rencontre qui attend tout homme au-delà de la mort physique (Le malentendu, p.107) » … Or le mot plénitude signifie que Jésus, qui « travaille toujours (Jn 5.17) », profite jusqu’au bout de Sa condition humaine, dont la mort fait partie, pour continuer en elle Sa mission de salut, auprès donc des défunts. Pour autant, de même que Sa mission terrestre était limitée aux brebis perdues d’Israël (Mt 15.24), Sa mission aux enfers a des limites : celles imposées par Sa résurrection. Pas plus que Jésus ne continue à évangéliser les Juifs au Temple de Jérusalem, ou la Samaritaine au bord du puits de Jacob, Il ne continue Sa mission auprès des défunts ! Pour le père Gallez, que le Catéchisme enseigne que la descente aux enfers accomplit cette plénitude au bénéfice « des hommes de ‘‘tous les lieux et tous les temps’’ », serait une preuve que « la totalité des hommes [serait] ainsi touchée, et seulement ainsi […] le mystère de Sa descente constituant donc le lieu déterminant du salut ». Or, le Catéchisme enseigne simplement que l’annonce du salut n’a oublié personne. Pas même ceux qui avaient vécu avant le Christ ! Il n’enseigne pas un séjour illimité de Jésus dans la mort pour y offrir à tous le salut. La preuve en est que cette action de Jésus y est dite « condensée dans le temps (CEC n°634) » … Pourquoi y est-elle dit « condensée » ? Parce qu’elle s’y est faite en un temps très court : du vendredi saint au soir à l’aurore du surlendemain. Pas plus longtemps. Donc, celui qui meurt ne rencontre pas Jésus lui prêchant l’Evangile et l’appel à la conversion (Le malentendu, p.105 ; Cf. Mc 1.15), puisque Jésus n’est plus aux enfers mais est ressuscité, mais il « reçoit dans son âme immortelle sa rétribution (CEC n°1022) » … Hélas, pour notre théologien, il n’y a pas de jugement particulier, car Jésus ne Se présente « jamais comme un juge des personnes, sinon au Jour du Fils de l’Homme ». Il nie ainsi un nouveau dogme. Pour lui en effet : « les théologiens moralistes (…) ont inventé une expression qui est absente du Nouveau Testament, qui le contredit même, et qui n’explique rien du tout : le ‘jugement particulier’ ». Or, l’Eglise n’a pas inventé sa foi dans la réalité du jugement particulier, mais elle l’a reçue, telle que le Nouveau Testament la transmet, par exemple dans la félicité du pauvre Lazare et la damnation du riche égoïste (Lc 16.22), le salut annoncé au bon larron (Lc 23.43 ; Cf. 2 Co 5.8 ; Ph 1.23 ; He 9.27 ; 12.23) : « chaque homme reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort en un jugement particulier qui réfère sa vie au Christ, soit à travers une purification, soit pour entrer immédiatement dans la béatitude du Ciel, soit pour se damner immédiatement pour toujours (CEC n°1021-1022) ».

Le père Gallez invite à lire un ouvrage de Françoise Breynaert, préfacé par Mgr Minnerath, « Bonne Nouvelle aux défunts (Via Romana, 2014) »3 , qui enseigne pareillement que : « Jésus -Christ rencontre les morts, et dans cette rencontre se joue encore le salut (p.124) ». Cette hérésie n’est rien moins que « la clé sans laquelle le christianisme est illogique ou injuste (ibid.) » ! C’est dire si nos auteurs croient avoir redécouvert la foi chrétienne originelle, malheureusement dévoyée par des gens comme saint Thomas d’Aquin (Le malentendu, p.90,94 ; Bonne nouvelle, p.13,164,170), et saint Augustin, lequel serait coupable d’avoir « ôté de l’édifice de la doctrine chrétienne la prédication du Christ aux défunts (Bonne nouvelle, p.195) ». L’immense saint Augustin aurait mal compris Jn 5.25 ainsi que Ap 20.4-6, versets dont il donnerait « une signification purement terrestre (Ibid) ». Or, nous comprenons avec ces docteurs et toute l’Eglise qu’en Jn 5.25 les morts qui entendant la voix du Fils de l’homme se mettent à vivre sont ceux qui se convertissent à la prédication de l’Evangile, et que cette conversion constitue leur première résurrection (Ap 20.5), ici-bas donc, où il s’agit de laisser « les morts enterrer leurs morts (Mt 8.22) », condition sine qua non pour échapper à la seconde mort, la vraie mort, la mort éternelle (Ap 20.6).

Outre qu’il est faux de dire que « le jugement appartient au Père (Bonne nouvelle, p.248) », nos théologiens imaginent impossible la rédemption « reçue sans contact avec le Christ [en dehors] d’une véritable rencontre vivante (Ibid. p.197) », au point que dans la mort « le Christ vient, et se présente, il rayonne […] il donne quelque chose de sa propre substance [sic], il vivifie le défunt (Ibid. p.206) ». Cette rencontre en chair et en os avec le Christ rend, évidemment, « inutile de maintenir l’idée d’une foi implicite, proposée, non sans contradiction interne pas saint Thomas d’Aquin (Bonne nouvelle, p.222 ; Le malentendu, p.98) ». Sauf que cet enseignement relatif à la « foi implicite » est celui du magistère catholique, qui n’oublie pas « ceux qui, par un certain désir et souhait inconscient, se trouvent ordonnés au corps mystique du Rédempteur (Pie XII, Mystici corporis, DH 3821) ». Nos auteurs4 doivent encore apprendre que « la chair ne sert de rien, [mais que] c’est l’Esprit qui vivifie (Jn 3.6 ; 6.63) », Lui qui « souffle où Il veut (Jn 3.8) », en sorte que des gens ayant vécu bien avant la venue du Christ ont si bien pu plaire à Dieu qu’Il les a élevés au Ciel (He 11.5) …

Le malheur est que cette nouvelle eschatologie se répand aujourd’hui partout, jusque dans l’enseignement épiscopal, n’entendant pas se contenter de rassurer sur le salut des non-chrétiens, mais avoir « des conséquences pratiques, spirituelles, pastorales (Bonne nouvelle, p.244) », notamment en matière de liturgie des funérailles (p.245). L’enseignement traditionnel sur ce sujet est aujourd’hui rejeté même par des conférences épiscopales (française, autrichienne), capables d’écrire : « Est-il vraiment possible que quelqu’un, au moment de la mort, contemple en face l’amour absolu et persiste dans le non ? Nous ne le savons pas (Catéchisme Youcat, n°161) » … Il me semble entendre en écho la réponse des pharisiens à la question de Jésus de savoir si le baptême de Jean venait du Ciel ou des hommes (Mt 21.25). « Au moment de la mort, écrit Mgr Aupetit, […] la conscience claire de soi engagera un choix totalement lucide et notre liberté s’engagera définitivement. (La Mort, et après ? Salvator, 2009, p.75) » Un tel propos pourrait laisser penser que mourir en état de péché mortel n’empêche pas d’être sauvé, et que veiller à mourir en état de grâce, comme l’Eglise y a toujours invité, n’est plus un impératif absolu. Or, si la mort était un passage permettant à l’âme enfin dégagée de l’opacité de la matière de faire le choix totalement conscient et libre, donc définitif, qui engage son éternité, on ne voit pas pourquoi le Maître a commandé de veiller (Lc 12.35-48). N’a-t-Il pas enseigné que les vierges doivent faire provision d’huile avant de s’endormir… car une fois le Maître arrivé, il sera trop tard (Mt 25.1-13) ?5 Il n’y a donc pas à attendre de salut dans ou après la mort. L’état dans lequel la mort nous trouvera déterminera notre sort éternel.

En fait, les tenants du salut dans la mort n’acceptent pas ce qu’est la mort, qu’ils identifient à un passage, à une continuation de la vie, se transformant mystérieusement en une autre, alors que la mort est la séparation (temporelle) de l’âme et du corps, la fin de l’union d’une portion de matière et de la forme qui l’organisait et l’animait. Et parce que l’âme est immortelle, à la mort sa condition devient subitement celle des esprits purs : elle se connait alors telle qu’elle est en vérité, telle qu’elle s’est voulue, et pour toujours. En perdant l’union au corps, l’âme ne devient pas un ange, mais perd la capacité à acquérir science et vertu, et partant, celle de mériter la vie éternelle (S. Thomas d’Aquin, Contre les Gentils, III, 144,2). La mort n’est pas l’accomplissement naturel de la vie, mais sa fin, en soi tragique. Il n’y a pas de troisième voie : ou l’on est vivant, ou l’on est mort. Comme toute gnose, l’hérésie du salut dans mort rejette la vérité de l’incarnation.

En guise de conclusion, ces quelques questions à nos docteurs en théologie : Si les païens sont évangélisés par le Christ dans leur mort, pourquoi les évangéliser avant ? Quel délai est-il laissé aux âmes défuntes pour faire leur salut ? Si l’acte d’accueillir Dieu dans la mort donne la même grâce que le baptême, réconciliant immédiatement avec Dieu, dispensant donc du Purgatoire, être chrétien n’est-ce pas alors une malchance ? Pourquoi Jésus commande-t-Il … à tous, de veiller (Mc 13.33,35,37), s’il est possible de faire son salut dans la mort ? Si le péché ne damne pas, pourquoi préférer se couper la main ou s’arracher les yeux pour l’éviter (Mt 18.8-9) ? Alors que les vivants doivent payer si cher leur salut, quels sacrifices les défunts peuvent-ils offrir ? La vie sur terre et la liberté ont-elles finalement un sens si au moment de la mort l’une et l’autre se révèlent sans importance ? Quelle est la valeur de la foi qui, à travers les ombres de ce monde, discerne la Présence de Dieu, Le reconnaît en Sa parole, et L’aime jusqu’au don de soi ? Comment expliquer que l’Eglise ait enseigné pendant des siècles ce qui vous apparaît comme des hérésies (Jugement particulier, Purgatoire …), si son enseignement dogmatique est infaillible ?6 

Abbé Guy Pagès

Cet article est paru dans l’excellente revue Catholica n°149.

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  1. Le malentendu islamo-chrétien, Salvator, 2012. Maintenant référencé : Le malentendu. []
  2. Les citations non référencées renvoient toutes à l’article en question. []
  3. Désormais référencée « Bonne nouvelle ». []
  4. Un mot sur celui qui semble le maître en la matière : Arnaud Dumouch, pour qui, au moment de la mort, non seulement les membres défunts de la famille viennent, mais Lucifer vient lui-aussi avec son enfer se présenter pour rendre le choix du salut totalement impartial (L’heure de la mort, Éditions Docteur Angélique, p.33,73-74). L’imagination de cet auteur est sans pareille : « Les musulmans, qui croient dans le retour glorieux de Jésus-homme et le connaissent par l’intermédiaire de Mahomet, Jésus, vrai homme et vrai Dieu, se fait accompagner par le fondateur de leur religion. Ce dernier est devenu chrétien et sa présence est pour eux la plus belle prédication de l’Évangile. (op. cit. p.69) » … []
  5. « Le Seigneur ne dit pas de nous préparer quand arrive pour nous le moment de la mort, mais d’être prêt pour cette heure-là ; de fait, le temps de la mort est un temps de trouble dans lequel il est moralement impossible de bien se préparer pour comparaître au jugement et obtenir la sentence favorable. […] Le temps de la mort est un temps de nuit pendant lequel on ne peut plus rien faire. (Saint Alphonse de Liguori, La voie du salut, Editions Saint Paul, 1996) » []
  6. Outre mon ouvrage Judas est-il en Enfer ? éditions DMM, 2007, en lequel je démonte pièce par pièce la doctrine de Hans Urs von Balthasar sur la possibilité d’un Enfer vide, je recommande sur ce sujet la publication de la thèse de Dom Pius Mary Noonan : L’option finale dans la mort, Réalité ou mythe ? Pierre Téqui éditeur, 2016. Mgr Minnerath, archevêque de Dijon, l’a préfacée, la considérant « entièrement cohérente avec la Tradition et le Magistère ». Plus tôt, il a aussi préfacé la thèse de Françoise Breynaert, Bonne nouvelle aux défunts, en laquelle il appréciait une « vision renouvelée de l’universalité du salut », une « avancée » qui a « le mérite d’ouvrir sur un nouvel horizon » où « dans l’instant où il passe de cette vie à l’autre, chaque homme peut encore, en croisant son regard, se décider pour ou contre Jésus (p.8) ». C’est dire la puissance rédemptrice de la thèse de Dom Noonan. []