La révélation du péché originel est refusée en islam parce que la notion de nature qu’il implique, indissociable de celles de constantes et de lois, est perçue comme une limitation à la souveraine liberté d’agir d’Allah, et elle est rejetée aussi par tous les hommes qui voudraient bien être eux-aussi des dieux …

Or, le dogme du péché originel permet seul de comprendre tous les maux comme autant de conséquences, directes ou indirectes, du péché d’Adam et Ève (Rm 5.12). Dieu, en effet, qui est communion de Personnes, nous a fait à Son image, en sorte que nul n’est une île, mais que nous sommes tous interdépendants. Ainsi, Adam et Ève étant le seul couple, ils engageaient en leurs actes personnels toute l’humanité. Si, par exemple, ils avaient refusé d’avoir des enfants, nous n’existerions pas. C’est pourquoi nous héritons à notre conception de la nature humaine non telle qu’ils l’ont reçue, mais telle que leur péché l’a rendue. Un père sidéen ou gravement alcoolique a de grands risques d’engendrer un enfant lui-même sidéen ou taré. L’enfant sera certes innocent du mal qui lui aura été transmis, mais son père ne pouvait pas lui donner ce qu’il n’avait pas, c’est-à-dire une humanité saine. Ayant reçu une humanité malade, l’homme ne peut que transmettre une humanité malade. Adam et Ève n’ont pu transmettre à leur descendance la nature humaine telle que Dieu la leur avait donnée, dans toute son intégrité et sa perfection, mais l’ont transmise coupée de Dieu, blessée par le péché. C’est donc en vertu de cette loi de l’Amour que le péché, avec tout son cortège de malheurs, a été transmis à l’humanité entière, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Mais c’est aussi en vertu de cette même loi de l’amour, qui nous veut tous un, que le Christ a pu nous racheter tous, en satisfaisant parfaitement à la Justice de Dieu pour tous (Rm 5.12).

La croix seule donne un sens à ce monde tel qu’il est, un monde où coexistent Bach et le génocide, l’amour sacrificiel et la cruauté à l’échelle industrielle, les enfants qui rient et les enfants qui meurent de faim … Tout autre scénario que celui proposé par l’Église est incompréhensible. La description de la nature humaine faite par l’Église nous dit à la fois capables d’une noblesse extraordinaire et d’une méchanceté inimaginable, et cela parce que nous sommes créés à l’image de Dieu et que nous sommes déchus. L’humanisme laïque ne peut pas expliquer la méchanceté. Le nihilisme ne peut pas expliquer la noblesse. Le bouddhisme dit que le moi est une illusion. L’islam dit qu’Allah a inventé le mal (Coran 33.17 ; 36.23 ; 48.11 ; 67.2 ; 113.2), qu’il a créé les humains faibles (Coran 4.28), et que néanmoins ils devront lui rendre des comptes (Coran 17.13-14 ; 18.49 ; 21.1). Seul le christianisme dit que nous sommes des ruines glorieuses — magnifiques à l’origine, catastrophiquement brisées et incapables de nous réparer par nous-mêmes. Et la solution qu’offre le christianisme est unique parmi les religions du monde : tous les autres systèmes font dépendre le salut de nos performances, mais le christianisme le fait dépendre des performances de quelqu’un d’autre. C’est soit l’affirmation la plus scandaleuse de l’histoire religieuse, soit la chose la plus vraie. Quelle autre révélation que celle du péché originel peut rendre compte de façon cohérente, et de la bonté de Dieu, et de l’existence du mal ?

Abbé Guy PAgès