En septembre 1922, l’armée turque prend le contrôle de la ville de Smyrne (aujourd’hui Izmir), qu’elle incendie, détruisant une grande partie de la ville et provoquant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes, essentiellement des Grecs et des Arméniens. La jeune République turque met alors fin au cosmopolitisme qui existait à Smyrne depuis plusieurs siècles. De nos jours, les autorités turques continuent d’y voir un événement national à célébrer comme étant le jour où l’« étranger » et les minorités, considérées comme les « ennemis de l’intérieur de la nation », ont cessé de « gangrener » la nation turque1 . Ce négationnisme turc incite à revenir sur les origines et la portée de ces événements, que d’aucuns appellent parfois un « génocide » – une qualification juridique jamais reconnue –, et sur leur actualité au regard du droit international contemporain.

L’inspecteur en chef de l’artillerie « Sari » Emin Bey, le commandant du 5e corps de cavalerie, le général de division Fahrettin (Altay), le commandant du 1er corps d’armée, le général de brigade Izzettin (Çalislar), le commandant de la 8e division d’infanterie, le général de brigade Kâzim (Sevüktekin), le général de brigade Mehmet Emin (Koral) Pacha, chef d’état-major de la 1re armée, sur le balcon du bâtiment Konak avant la bataille de Paradise (Kizilçullu) – 10 septembre 1922

Les dissensions à la tête de l’Empire ottoman ont été un facteur accélérateur des événements de Smyrne. À la fin de la Première Guerre mondiale, deux pôles existaient en effet au sein du régime ottoman : d’un côté, le sultanat basé à Constantinople qui entendait conserver la diversité ethnique et religieuse de l’Empire ; d’un autre côté, le gouvernement républicain de Mustafa Kemal établi à Ankara.

Puisant dans un modèle de construction nationale privilégiant l’homogénéisation ethnique, la révolution lancée par Mustafa Kemal (1881-1938) fut menée à l’intérieur même du territoire ottoman contre les minorités. Selon le slogan « La Turquie aux Turcs », le nouvel État turc succédant à la Sublime Porte devait être exclusivement peuplé de Turcs. Le pluralisme ethnique n’était plus de mise, d’autant que selon les kémalistes la défaite de l’Empire ottoman en 1918 était due à un prétendu complot des chrétiens de l’ex-empire et des forces alliées.

Les exactions de l’armée turque

Après l’armistice de Moudros (1918), l’Empire ottoman est traversé par une insurrection armée – s’opposant à l’occupation étrangère et au traité de Sèvres de 1920 –, qui plonge l’Anatolie dans l’instabilité. À l’ouest, l’armée grecque affronte l’armée nationale turque, un conflit marqué par de graves violences, perpétrées par les deux camps, contre les populations locales. À partir du 15 mai 1919, Smyrne est occupée par l’armée grecque : plus de 2 000 soldats turcs sont tués dans Smyrne et dans ses environs. En août 1922, la débâcle grecque entraîne l’exode de centaines de milliers de civils vers Constantinople, la mer de Marmara et la région de Smyrne.

Des opérations préméditées

Les troupes turques entrant dans Smyrne le 9 septembre 1922

Les habitants de la région de Smyrne vivaient, depuis le milieu du XVIe siècle, sous un régime juridique fondé sur des pactes conclus entre les sultans ottomans et les monarques européens dont l’ensemble des règles constituait le « régime capitulaire ». Lesdits pactes accordaient aux Smyrniotes la protection physique et un ensemble de privilèges juridiques, commerciaux et fiscaux. Cependant, après l’armistice de 1918, les Turcs étaient revenus sur ces accords et avaient commencé par susciter un climat de
violence, notamment en libérant de nombreux criminels des prisons à partir de mai 1919.

Au début de septembre 1922, l’armée turque, placée sous le commandement direct de Mustafa Kemal, encercle Smyrne, où est instauré un couvre-feu dont la violation pouvait entraîner la peine de mort. Sans pouvoir s’y opposer, les Smyrniotes virent alors se multiplier les actes de pillage, accompagnés de viols et d’assassinats. Quelques heures avant que l’incendie de la ville soit déclenché, des Turcs prirent position dans divers quartiers de la ville, appelant les habitants à la quitter de toute urgence.

Le 9 septembre 1922, les troupes kémalistes entrent dans Smyrne. L’armée grecque s’était auparavant retirée de cette partie du territoire turc. Il n’existait donc pas d’ennemi à combattre. Le seul objectif était d’expulser les non-Turcs et les non-musulmans.

Qu’ils soient des Grecs ou des Arméniens, les Smyrniotes s’étaient abstenus de constituer des milices d’autodéfense. La seule mesure qu’ils avaient prise consistait, pour chaque communauté, à s’enfermer dans son quartier autour de son chef religieux ou de son consul.

Des bâtiments en feu et des gens qui tentent de s’échapper

L’incendie débuta le 13 septembre 1922 lorsque les troupes kémalistes incendièrent le quartier arménien, d’où le feu se répandit aux quartiers chrétiens. Le quartier turc et le quartier juif furent, quant à eux, épargnés. Les bâtiments de la ville étant essentiellement construits en bois, l’incendie se propagea rapidement et dura neuf jours. Près de 50 000 bâtiments furent entièrement détruits et plus de 100 000 personnes furent acculées à la mer, essentiellement des chrétiens ottomans ou étrangers et les ressortissants de diverses nationalités européennes2 , dont le métropolite de Smyrne, Chrysostome Kalafatis. Ceux qui ne périrent pas dans le feu se jetèrent dans la mer et moururent noyés. Des milliers d’autres fuyards s’agglutinèrent sur les quais de la ville, où ils furent en partie massacrés par l’armée turque.

L’évacuation des survivants réfugiés commença le 24 septembre 1922 après que les autorités turques eurent donné leur aval pour l’évacuation des femmes, des enfants et des vieillards. Les hommes devaient, quant à eux, se constituer prisonnier, et beaucoup furent soit exécutés soit condamnés aux travaux forcés. L’opération d’évacuation a entraîné l’exode d’environ un million de sujets turcs chrétiens et d’étrangers qui quittèrent définitivement le territoire turc. 

Comme l’indique l’historien Olivier Delorme, le bilan des événements est difficile à dresser : « Le négationnisme turc continue à rejeter la responsabilité de l’incendie sur les victimes et à ne reconnaître que quelques “dérapages”, soit 2 000 morts tout au plus. Certaines estimations dépassent les 100 000. La vérité doit se situer entre ces deux extrêmes : 30 000 ? 60 000 ? Les Alliés ont alors d’autres préoccupations que de compter les morts et, malgré les rapports de leurs consuls et les témoignages des religieux de leurs écoles qui ne laissent aucun doute ni sur la responsabilité ni sur l’étendue de ce bain de sang, ils préfèrent ménager l’avenir et accepter la thèse turque3 . »

Les massacres avaient été précédés de divers signaux inquiétants : ainsi, le journal turc kémalophile Sendai Hak, dont les locaux étaient situés dans le quartier européen, avait déménagé dans le quartier turc le 12 septembre 1922, la veille de l’incendie4 . De même, l’eau avait été coupée dans la ville et l’armée turque avait préalablement confisqué les équipements de lutte contre les incendies. 

Des bateaux surchargés transportant des réfugiés fuyant l’incendie. La photo a été prise depuis la chaloupe d’un navire de guerre américain.

Durant l’incendie, des témoins des missions diplomatiques étrangères à Smyrne indiquèrent que les soldats turcs avaient tiré sur les pompiers qui tentaient de lutter contre le feu5 . Et que les troupes kémalistes avaient également prévenu toute tentative de fuir la ville par les terres et contraint les rescapés à se diriger vers les quais maritimes de la ville.

Après l’incendie, les blessés ne reçurent aucune assistance de la part des autorités turques, qui interdirent les communications postales directes aux communautés et congrégations smyrniotes. Rapidement, le pouvoir turc changea le nom de la ville de Smyrne en Izmir. Deux mois après l’incendie, Mustafa Kemal critiqua le général Noureddine Pacha, l’un des deux chefs des armées turques responsables des opérations à Smyrne, pour avoir tenté de s’attribuer à lui seul « l’effort patriotique de tous les membres de l’armée visant à expulser les non-musulmans d’Anatolie occidentale6 ».

Vue de la ville après l’incendie, le 15 septembre 1922

D’après la version des faits défendue notamment par les historiens turcs, ce sont les Arméniens qui auraient déclenché l’embrasement de la ville. Les autorités turques ont depuis 1922 nié toute responsabilité de l’État turc dans ces massacres et refusé toute enquête afin d’identifier les coupables7 . De nombreux éléments prouvent pourtant leur intention avérée et orientée, et pourraient servir de nos jours de base d’incrimination.

Les multiples violations du droit

Au lendemain de l’incendie et des massacres, les Turcs continuent les exactions. Militaires et civils turcs pillent les biens et spolient les riches familles commerçantes de la ville. Le 30 septembre 1922, les autorités turques émettent une ordonnance expulsant définitivement des milliers d’étrangers et un million de chrétiens turcs.

Historiquement, les sujets chrétiens de l’Empire ottoman étaient soumis à un régime fondé sur l’application de la loi islamique concernant les dhimmis, c’est-à-dire les sujets non musulmans. Les nations européennes, désirant protéger certaines de leurs minorités religieuses, avaient édifié dans l’Empire ottoman des lieux de culte et des établissements scolaires. Au cours des siècles, ces pratiques étaient devenues des droits coutumiers.

Les Ottomans y virent une ingérence illégitime dans leurs affaires internes, et répliquèrent par l’élaboration du régime dit « des millets »8 relatif au statut des minorités religieuses. Ce régime n’empêcha toutefois pas les exactions et les massacres réguliers contre les chrétiens de Bulgarie (entre 1876-1878), de Macédoine (en 1903) ou d’Arménie (entre 1915 et 1923).

Avant même la Première Guerre mondiale, les partisans de Mustafa Kemal avaient adopté une approche plus radicale, visant à abolir le régime des millets et l’indulgence religieuse en vigueur à l’égard des communautés étrangères. Ils commirent une série de massacres ethno-religieux à partir de 1895 contre des sujets chrétiens de l’Empire ottoman : les massacres de Dyarbakir (en 1895 et 1915), des nestoriens et chaldéens d’Azerbaïdjan perse (1915), des nestoriens du Hakkâri (1915-1918), des chrétiens de Mossoul (1915-1918) et contre tous les chrétiens en Azerbaïdjan perse (1917-1919). L’incendie de Smyrne constitua l’acte final destiné à mettre fin au régime des millets. Avec la destruction de 21 églises à Smyrne, ce furent les acquis cultuels associés au droit capitulaire qui furent éliminés pour toujours.

Smyrne et le droit

Les crimes massifs commis à Smyrne n’ont pas donné lieu à des poursuites pénales ou à des réparations interétatiques. La qualification de génocide est tentante, mais peut-être serait-il plus pertinent de parler de crimes contre l’humanité – deux types d’incrimination qui n’avaient cependant pas cours à l’époque. D’autant que, depuis l’adoption en juillet 1998 du Statut de Rome, à l’origine de la Cour pénale internationale, les qualifications juridiques de crime contre l’humanité et de crime de guerre – comme celle de génocide – sont désormais réputées imprescriptibles.

Au regard du droit capitulaire et des traités d’après-guerre

Le droit capitulaire fut la première manifestation d’un droit étranger dans le corpus juris ottoman, qui ne reconnaissait que le seul respect de la loi islamique dans un pays musulman. Pendant quatre siècles, le statut juridique des étrangers de l’Empire ottoman dépendit de règles coutumières qui consistaient à garantir leur intégrité physique ainsi que leurs droits à commercer, et à détenir et transmettre des biens en terre ottomane. Les questions familiales étaient soumises à la juridiction exclusive de leur clergé, et les questions commerciales à la compétence de leurs autorités consulaires.

Dès avant les massacres de Smyrne, les Ottomans avaient commencé à mettre en cause ces règles. Le 1er octobre 1914, les traités capitulaires avaient été unilatéralement dénoncés par les autorités ottomanes. Les privilèges commerciaux dont jouissaient les Smyrniotes depuis des siècles avaient été abolis. En 1920, les kémalistes  déclenchèrent un bouleversement judiciaire supplémentaire en remplaçant les tribunaux consulaires par des tribunaux ottomans dotés d’une compétence générale.

Contrairement au traité de Sèvres de 1920 – jamais appliqué par la Turquie –, qui a incriminé après guerre l’empire Ottoman pour tous les massacres commis contre ses propres populations non musulmanes, le traité de Lausanne, conclu en 1923 après les événements de Smyrne, dans un esprit de pragmatisme politico-économique9 , s’est abstenu de soulever la question des garanties de l’intégrité physique des étrangers vivant dans l’Empire ottoman.

Ce traité prévoyait notamment un échange obligatoire de populations entre la Turquie – qui transféra à la Grèce des sujets ottomans chrétiens – et la Grèce – qui renvoya en Turquie des sujets grecs musulmans. Ce transfert des populations et des minorités aboutit de facto à l’éradication de tous les Grecs « de partout, pour toujours et sans laisser de vestiges10 ». L’échange de populations s’apparenta à une solution qui entérinait un crime sans le condamner.

Selon les dispositions du traité de Lausanne, la seule réparation concédée aux victimes de Smyrne et aux autres sujets ottomans chrétiens consistait en l’indemnisation des biens et intérêts privés selon un mécanisme coutumier d’indemnité dit « de paix blanche » selon lequel chaque pays s’engageait à dédommager ses propres ressortissants lésés, en leur restituant des biens de même valeur que ceux qu’ils avaient perdus. Ce faisant, le traité de Lausanne s’est apparenté à une « charte d’oubli juridique » des atrocités commises et aucunement à un instrument visant à établir la culpabilité des responsables des massacres.

Surtout, dans la Déclaration relative à l’amnistie et protocoles, signée en marge du traité de Lausanne le 24 juillet 1923, fut notifié qu’une amnistie pleine et entière était accordée par les gouvernements grec et turc pour tous les crimes et délits commis durant la période allant du 1er août 1914 au 20 novembre 1922, en connexion évidente avec les événements politiques survenus pendant cette période (art. 311 ).

Au regard du droit international conventionnel prévalant au moment des faits

Au moment des événements de Smyrne, l’Empire ottoman avait ratifié la convention de La Haye de 1899 concernant la guerre sur terre et son règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre. Cela n’a pas empêché l’armée turque de multiplier les atteintes à ce droit, que ce soit l’incendie des quartiers grec et arménien ou les actes qui l’ont suivi, explicitement prohibés aux termes de l’article 23 du règlement, les actes de déportation de population prohibés par les articles 4, 7 et 20 du règlement ou les actes de pillage interdits par les articles 28 et 47 du règlement. L’armée turque a de surcroît violé les articles 25, 26 et 27 de la convention qui interdisent d’assiéger et d’attaquer les villes non défendues, de s’en prendre aux monuments historiques ou aux édifices de culte et d’enseignement.

Le traité de Lausanne a permis aux dirigeants turcs responsables des massacres d’échapper à toute poursuite. Mustafa Kemal était à l’époque maréchal des armées ottomanes et, en 1922, il dirigea personnellement la campagne militaire contre Smyrne. Talaat Pacha, ex-ministre de l’Intérieur et ex-grand vizir de l’Empire ottoman, instigateur du plan de nettoyage ethnique du territoire turc, s’était, quant à lui, réfugié en novembre 1918 en Allemagne, qui rejettera à plusieurs reprises les demandes de son extradition12 .

La Société des Nations (SdN) nouvellement créée aurait pu appliquer des mesures de sanctions et d’isolement économique. Mais elle se borna à limiter sa réaction à des mesures d’ordre humanitaire. Elle créa une commission d’enquête pour surveiller l’expulsion des populations survivantes, évaluer et liquider leurs biens mobiliers et immobiliers, et leur assurer l’attribution de nouveaux terrains agricoles dans leurs nouveaux pays.

Au regard du droit international conventionnel moderne

Le clocher de la cathédrale orthodoxe grecque Sainte-Fotini. Les forces nationalistes turques y ont placé des charges de dynamite et l’ont fait sauter.

Le droit international contemporain fournit les outils qui confirment l’imprescriptibilité des crimes de Smyrne, et permettent de condamner leurs auteurs et de condamner toute commémoration.

L’article premier de la Convention des Nations Unies sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité (26 novembre 1968) affirme l’imprescriptibilité de ces crimes « quelle que soit la date à laquelle ils ont été commis ». L’ensemble de principes existant de nos jours pour protéger ou promouvoir les droits de l’homme et lutter contre l’impunité, élaborés notamment par la commission des droits de l’homme du Conseil économique et social de l’ONU13 , pourrait aussi s’appliquer au cas de Smyrne.

Cependant, un siècle après les faits, les auteurs des exactions ayant tous disparus, l’affaire relève désormais avant tout d’un différend interétatique qui pourrait être examiné par la Cour internationale de justice ou par voie d’arbitrage. Cette dernière solution semble toutefois peu probable car, de nos jours, la Turquie oscille entre le négationnisme des autorités publiques et une glorification des actions de l’armée turque par certains cercles14 .

En septembre 2022, alors qu’Ankara accusait la Grèce d’avoir utilisé son système de défense antiaérienne S-300 pour viser des avions turcs en mission dans la zone de la mer Égée, le président turc Recep Tayyip Erdogan déclara ainsi : « Si vous allez plus loin, vous paierez un prix élevé, très élevé ! Votre occupation des îles ne nous lie en rien. Le moment venu, nous ferons le nécessaire. Nous pouvons arriver une nuit sans prévenir. Nous n’avons qu’un mot pour la Grèce : n’oublie pas Izmir ! » 

Les dispositions de deux conventions internationales pourraient aussi être évoquées à l’encontre de l’État turc. En premier lieu, la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948), qui établit des mesures de prévention, y inclut l’interdiction d’actes de glorification de génocide sans égard au contexte de glorification en question. En second lieu, le principe 35 des principes actualisés pour la protection et la promotion des droits de l’homme par la lutte contre l’impunité15 , incite les États à prendre les mesures qui interdisent le renouvellement des actes génocidaires, et ce en entamant « des réformes institutionnelles et [en prenant] les mesures qui s’imposent pour garantir le respect de l’État de droit, susciter et entretenir une culture du respect des droits de l’homme […] Des réformes institutionnelles visant à prévenir tout renouvellement des violations devraient être mises en place grâce à de vastes consultations publiques, auxquelles participeraient les victimes et d’autres acteurs de la société civile ».

* * *

Plus d’un siècle après les dramatiques événements qui se déroulèrent à Smyrne en 1922, ceux-ci n’ont donné lieu à aucune condamnation ou acte de repentance. En Turquie, ils font même l’objet d’une glorification de la part de certains cercles. L’impunité dont ont joui leurs auteurs n’a pourtant fait qu’encourager tout au long du XXe siècle d’autres massacres à caractère génocidaire, plus violents et plus horribles, dont la Shoah constitue l’acmé. Hitler, en août 1939, critiquant l’humanisme du droit international, n’avait-il pas déclaré pour justifier l’attaque allemande contre la Pologne : « Qui, après tout, parle aujourd’hui de l’annihilation des Arméniens16 ? »

Au-delà des interrogations juridiques et d’improbables suites judiciaires, l’étude des événements de Smyrne est désormais aux mains des historiens, dont le rôle est d’enquêter en toute transparence et de publier. Car « les mémoires se juxtaposent et divisent quand l’histoire veut unir en réconciliant les passés sur l’autel de la science17  ».

Par Naïm Al-Chami, docteur en droit de l’université de Montpellier,
Article paru dans Questions internationales no 136 – Avril-mai 2026

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Des unités aériennes turques déploient un portrait de Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938) lors des célébrations du « 100e anniversaire de la libération d’Izmir de l’occupation grecque », le 9 septembre 2022, à Izmir, en Turquie. © Mehmet Emin Menguarslan/Anadolu via AFP

 

 

  1. Hélène de Champchesnel (dir.), Lausanne 1923. Dans les coulisses du traité, Sciences Po, Historien-Conseil, Paris, 2023, p. 96. []
  2. Aurore Bruna, « La France, les Français face à la Turquie. Autour de l’accord d’Angora du 20 octobre 1921 », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, no 27, printemps 2008, p. 27-41, spécialement p. 37 ; George Horton (consul des États-Unis à Smyrne à l’époque), The Blight of Asia. An account of the systematic extermination of Christian populations by the Mohammedans and of the culpability of certain great Powers ; with the true story of the burning of Smyrna, Sterndale, Londres, 2003 (1re édition, 1926), p. 173 ; Giles Milton (in Le Paradis perdu. 1922, la destruction de Smyrne la tolérante, Éditions Noir sur blanc, Paris, 2010) avance, page 373, le chiffre de 100 000 tués en se fondant sur les statistiques de l’United States Emergency Committee, qui a fourni l’aide humanitaire aux victimes après le massacre. []
  3. Olivier Delorme, La Grèce et les Balkans (trois tomes), Gallimard, Paris, 2013. []
  4. René Puaux, Les Derniers Jours de Smyrne, Société générale d’imprimerie et d’édition, Paris, 1923, p. 15. []
  5. Hervé Georgelin, La Fin de Smyrne. Ve partie : « Un cosmopolitisme à détruire », CNRS Histoire, Paris, 2005, p. 214. []
  6. Andrew Mango, Atatürk, John Murray, Londres, 2004, p. 346. Voir aussi l’ouvrage de Sadi Borak, Discours, déclarations, correspondances et entretiens d’Atatürk non inclus dans les publications officielles, 2000, p. 366. []
  7. L’un des rares auteurs dissidents quant au narratif turc est Falih Rifki Atay (1894-1971), journaliste turc proche de Mustafa Kemal. Témoin des événements, Atay reconnaît que les soldats turcs, sous la direction du général Noureddine Pacha, furent les seuls responsables de l’incendie. Il tente néanmoins de le justifier par le contexte de l’infériorité des populations turques dans les villes cosmopolites : « Pourquoi brûlions-nous Izmir ? Avions-nous peur que, si les demeures, les hôtels et les casinos [le long du front de mer] restent en place, nous ne puissions jamais nous débarrasser des minorités ? », Çankaya. Atatürk devri hatiralari, Istanbul, 1968, p. 375. []
  8. Ce statut est institutionnalisé par l’Empire ottoman, qui reconnaît à partir du règne de Mehmet II le Conquérant (1432-1481) trois millets, ou « communautés confessionnelles » ayant droit à ce statut de dhimmi : il s’agit du millet juif, du millet arménien et du millet grec orthodoxe, ou roum. Chaque millet constitue une communauté à part entière, définie par sa confession religieuse et non par des critères ethniques ou linguistiques ; cf. www.lesclesdumoyenorient.com/Les-dhimmi-dans-l-Empire-ottoman.html. []
  9. Les kémalistes négociaient alors la remise de l’or russe avec le nouveau régime bolchevique et l’octroi de concessions pétrolières à des entreprises anglo-saxonnes. []
  10. Chronique des faits internationaux, « Grèce et Turquie – Protection des minorités – Échange obligatoire des populations », Revue générale de droit international public, tome XXX, 1923, p. 515. []
  11. Cf. https://archives.webaram.com/documents/pdf/Conference_Lausanne_30_janvier_et_24_juillet_1923.pdf (p. 136). []
  12. Il fut assassiné à Berlin en mars 1921 par un Arménien rescapé des massacres. Des boulevards à Izmir et à Ankara portent le nom de Talaat Pacha. []
  13. E/CN.4/2005/102/Add.1, 8 février 2005. []
  14. Le général Noureddine Pacha (1873-1932), l’un des deux commandants de l’armée kémaliste au moment des événements de Smyrne, est reconnu dans l’historiographie turque contemporaine comme un commandant « brutal mais indispensable » aux victoires militaires de la Turquie. En septembre 1980, il a été désigné par la Société turque d’histoire comme l’un des cinquante compagnons les plus proches d’Atatürk pendant la guerre et il fut un temps envisagé de transférer sa dépouille au cimetière d’État. []
  15. E/CN.4/2005/102/Add.1, op. cit. []
  16. « Remembering the Armenian Genocide », Jewish World Watch, 24 avril 2019, https://jww.org/site/remembering-the-armenian-genocide/#. []
  17. Sabine Jansen, « Usages et mésusages du passé », in le dossier « Le passé kidnappé ? Histoire et mémoire(s) dans les relations internationales », Questions internationales, no 133, octobre-novembre 2025, p. 6. []