GRAND ENTRETIEN – Dans son nouveau livre, L’islam contre la modernité, l’essayiste et chroniqueur au Figaro Magazine, lui-même issu d’une famille musulmane comorienne, livre une critique sans concession de la religion islamique. Un ouvrage qui devrait faire polémique.

LE FIGARO MAGAZINE – Votre livre se présente comme une critique sans concession de l’islam présentée comme une religion archaïque hostile et étrangère à la modernité. Ne craignez-vous pas d’être accusé d’attiser le choc des civilisations d’autant que vous n’êtes pas théologien ?

Ferghane Azihari – « La critique de la religion est la condition de toute critique », disait Marx. Quand une superstition prétend gouverner l’humanité, la moindre des choses est de pouvoir lui répondre. L’Islam n’a pas attendu que soit formulée la théorie du choc des civilisations par Lewis, Huntington et d’autres pour éradiquer une multitude de cultures pour lesquelles les musulmans ont manifesté un profond désintérêt, de l’Afrique romaine aux foyers bouddhistes qui fleurissaient en Afghanistan en passant par le monde byzantin. Plutôt que de verser dans d’obscures arguties théologiques, ce livre tente de dresser un bilan du monde musulman. C’est en passant les maux de l’Islam au crible de la critique – et non en laissant prospérer le fanatisme – que nous pourrons pacifier nos sociétés.

En quoi la religion musulmane diffère-t-elle des autres religions ? Après tout, toutes les religions ne sont-elles pas conservatrices dans leur essence ?

Les sociétés musulmanes comptent aujourd’hui parmi les plus autoritaires, xénophobes, misogynes, antisémites, homophobes de la planète, sans que cela embarrasse les pseudo-combattants de l’islamophobie. Alors qu’une courte majorité des pays non musulmans peut se targuer d’être démocratique, le nombre de démocraties en terre d’islam se compte sur les doigts d’une main. La plupart des minorités les plus discriminées se trouvent en terre d’islam. La majorité des pays musulmans se trouvent dans la moitié inférieure des classements portant sur la condition féminine. Les nations musulmanes sont surreprésentées parmi les pays où se déroulent des conflits armés. Le palmarès des organisations terroristes les plus meurtrières est principalement composé de groupes d’obédience musulmane.

L’islam se singularise par trop d’anomalies, tandis que sa contribution à la civilisation n’est pas à la hauteur de son poids démographique 

Sur le front de la connaissance, le monde musulman produit quatre fois moins de livres par habitant que le reste du monde, et dépose six fois moins de brevets que les pays non musulmans. La Banque islamique de développement, basée en Arabie saoudite, déplorait que les musulmans ne fussent responsables que de 0,1 % des découvertes scientifiques originales quand ils pèsent un quart de la population. S’il n’a pas le monopole de la violence et de l’obscurantisme, il reste que l’islam se singularise par trop d’anomalies, tandis que sa contribution à la civilisation n’est pas à la hauteur de son poids démographique.

Comme Éric Zemmour ou Rémi Brague, vous refusez la distinction entre islam et islamisme. Cette approche ne risque-t-elle pas d’être contre-productive, notamment auprès des musulmans qui embrassent la modernité ?

Du XVIIIe à la seconde moitié du XXe siècle, les termes « islam » et « islamisme » étaient utilisés de manière interchangeable pour désigner la religion et la législation musulmanes. Ce n’est que récemment qu’on a forgé cet artifice sémantique qui voudrait que l’islamisme serait un projet théocratique quand l’islam serait une foi privée honorable. Bien que sans fondement, ces précautions langagières ont été introduites au moment où le continent européen accueillait d’importantes populations issues du monde musulman, au risque d’abandonner toute une tradition anticléricale héritée des Lumières.

Renan disait qu’affranchir les musulmans de leur religion est le meilleur service qu’on puisse leur rendre

La perte des repères qui caractérise notre époque fait qu’une figure comme Diderot serait aujourd’hui qualifiée d’extrême droite au motif qu’il désignait Mahomet comme « le plus grand ennemi que la raison humaine ait eu ». Renan disait qu’affranchir les musulmans de leur religion est le meilleur service qu’on puisse leur rendre. Il ne tient qu’à eux de se demander pourquoi c’est dans les sociétés non islamiques qu’ils bénéficient des libertés les plus étendues et que leur condition est la moins désagréable, afin d’en tirer les bonnes conclusions.

Votre livre est aussi une réflexion plus large sur l’Orient dont vous rappelez qu’il n’a pas toujours été musulman. Vous démystifiez également le mythe d’un âge d’or de la civilisation islamique ?

La propagande musulmane enseigne que l’islam est né dans un Orient arriéré pour mieux dévaloriser l’ère préislamique, conformément à une logique coloniale assez banale. En Orient comme en Occident, cette réécriture a eu un effet dévastateur, en entretenant le mensonge que l’apparition de l’islam fut un progrès pour la civilisation. Il s’est ensuivi un profond mépris pour l’histoire de l’Orient, permettant à l’islam de jouir d’un prestige peu justifié, compte tenu du fait que cette région, aujourd’hui dans un état tragique, avait atteint un niveau de développement très élevé avant l’irruption des adorateurs de Mahomet.

Les musulmans ont hérité d’un patrimoine exceptionnel, qu’ils ont pourtant fini par saborder.

Il faut rappeler qu’une grande partie de l’Arabie était, peu avant la prédication de Mahomet, acquise au christianisme, que les Arabes ont, avant l’islam, donné des reines catholiques, des empereurs et des impératrices à Rome, des professeurs à Athènes ; que l’Afrique du Nord méditait jadis les réflexions de Cicéron ; que l’Afghanistan produisait de sublimes sculptures gréco-bouddhiques. Les musulmans ont hérité d’un patrimoine exceptionnel, qu’ils ont pourtant fini par saborder, conduisant Lévi-Strauss à dire que « l’islam a coupé en deux un monde plus civilisé ».

La notion d’âge d’or islamique néglige la contribution des non-musulmans à l’éclat des sociétés tombées sous la domination musulmane. S’il est absurde de nier que de nombreux musulmans ont brillé par leur talent, rien ne permet d’attribuer leur génie à cette religion.

Au sujet des sociétés musulmanes contemporaines, vous évoquez un monde englué dans le déclin. N’est-ce pas un peu condescendant ? Que répondez-vous à ceux qui attribuent le malaise des sociétés musulmanes à la colonisation ?

Les musulmans ont été, avant l’expansion occidentale, les premiers à déplorer la déchéance de leurs sociétés, même s’ils n’ont pas été capables d’en tirer les bonnes leçons. Le préjugé selon lequel la misère des musulmans serait imputable à la colonisation néglige que ces sociétés n’étaient pas des havres d’humanisme avant l’arrivée des Européens. Parler de « la colonisation » au singulier est par ailleurs une forme de négationnisme. C’est négliger que les musulmans ont été des conquérants et des exploiteurs acharnés, au point qu’ils ont été incapables d’abolir l’esclavage de leur propre initiative et que le reflux de cette infâme institution en terre d’islam doit presque tout aux pressions coloniales occidentales, britanniques et françaises en premier lieu. Ce que les indigénistes revanchards ainsi que les écoles post et décoloniales se gardent bien de rappeler.

Vous fustigez une certaine gauche qui, à vos yeux, ressuscite le mythe du « bon sauvage » … Qu’entendez-vous par-là ?

Le mythe que l’islam serait la religion des opprimés trahit chez certains un tropisme rousseauiste qui voudrait que les peuples sous-développés seraient d’éternels enfants, jamais responsables de leurs actions. L’islamophilie de façade que l’on retrouve chez ceux qui n’adhéreraient à l’islam pour rien au monde révèle une forme de mépris à l’égard des non-Européens, comme s’il était vain de leur appliquer les mêmes exigences que nous manifestons à l’égard de nous-mêmes. À l’image de Flaubert qui s’attristait de la modernisation de la Turquie et la fin de son caractère exotique.

L’islam exporte l’obscurantisme vers les sociétés occidentales, expliquez-vous. Le seul moyen d’empêcher cela n’est-il pas de limiter les flux migratoires ?

Les données sociologiques indiquent que les minorités originaires du monde musulman comptent parmi les catégories les plus perméables à des valeurs autoritaires, misogynes, antisémites, homophobes, superstitieuses et intolérantes, soit toutes les valeurs traditionnellement attribuées à l’extrême droite. Le penseur autrichien Karl Popper est connu pour avoir alerté sur les dangers d’une tolérance illimitée dont profiteraient les intolérants. Sans doute faut-il, en vertu de ce principe, cesser d’accueillir ceux qui vomissent les valeurs qui ont forgé le succès et l’attractivité de l’Occident et reconduire à la porte ceux qui reproduisent ici la tyrannie que d’autres fuient là-bas.

Vous semblez vouloir transformer les civilisations orientales au point de préconiser de sortir de l’islam. N’est-ce pas un projet démiurgique et dangereux ? Cela ne ressemble-t-il pas au projet des néoconservateurs américains dont on connaît les conséquences ?

Votre serviteur est lui-même originaire du monde musulman et peut, au nom de tous les apostats de l’islam, vous confirmer que rien ne condamne la sortie de l’âge théologique à être limitée à une fraction de l’humanité. Tous les yeux sont aujourd’hui rivés sur l’Iran, qui affiche des niveaux de désaffiliation religieuse spectaculaires. Si cette jeunesse au courage immense parvient à sortir d’un régime théocratique sanguinaire, alors nous n’avons aucune excuse pour ne pas exploiter les espaces de liberté existant en Occident pour aider, à notre échelle, à dissiper les ténèbres de l’obscurantisme, dans nos sociétés pour commencer.

Par Alexandre Devecchio, pour Le Figaro Magazine le 17/01/2026

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Robert Martin Kerr : « Pourquoi il faut lire le nouveau livre de Ferghane Azihari »

FIGAROVOX/TRIBUNE – L’essai de Ferghane Azihari L’Islam contre la modernité a été la cible de vives critiques dans la presse de gauche. Robert Martin Kerr, directeur de recherche à l’Inârah, l’a lu. Pour lui, ce livre est «une contribution structurée et solidement étayée au débat contemporain».

Robert Martin Kerr est directeur de recherche à l’Inârah — Institut pour la recherche sur l’histoire de l’islam naissant et du Coran à l’Université de la Sarre. Titulaire d’un doctorat en langues et littératures sémitiques de l’Université de Leyde, ses recherches actuelles portent principalement sur les origines de l’islam dans le contexte de l’Antiquité tardive gréco-romaine et sur la critique textuelle du Coran.

La production récente consacrée à l’islam oscille volontiers entre érudition, apologétique et polémique. L’ouvrage de M. Azihari L’Islam contre la modernité (Presses de la Cité), malgré certaines apparences, se rattache à la première de ces catégories : il procède d’une enquête étendue, solidement documentée, et entend proposer un diagnostic d’ordre historique plutôt qu’un réquisitoire, on pourrait le considérer comme le « livre noir » de l’islam. L’abondance des références, en plusieurs langues, atteste le sérieux de la démarche, sans nuire à la lisibilité de l’ensemble.

Dès l’introduction, la thèse est formulée avec netteté : « Pire, non content d’avoir ruiné l’Orient et transformé le berceau de la civilisation en son tombeau, l’Islam exporte l’obscurantisme vers des sociétés qui ont mis des siècles à s’en affranchir. En Europe, des diasporas réintroduisent les mœurs que leurs ancêtres ont fuies et dégradent, par leur foi, l’édifice bâti après tant de sacrifices et pour lequel tant d’exilés perdent leur vie. »

Cette position, volontairement tranchée, donne le ton d’une analyse qui se veut fondée sur les faits.

Le premier chapitre replace l’émergence de l’islam dans le cadre du Moyen-Orient gréco-romain, invitant à dépasser les reconstructions légendaires. L’auteur insiste sur la continuité des civilisations et sur la transformation d’un espace autrefois pluriel, qui, avec l’expansion islamique, tend à l’uniformisation. « L’Islam est né avec une cuillère en argent dans la bouche. Il s’est développé dans les mondes gréco-romain, juif et chrétien ».

M. Azihari s’attelle à remettre en question une idée couramment admise. Il met en avant un « mémoricide systématique » ainsi qu’un phénomène d’appropriation culturelle, aggravé par l’effacement des contributions non musulmanes à « l’âge d’or islamique ». Répondant aux propos d’Emmanuel Macron — « L’islam est une religion qui vit une crise aujourd’hui, partout dans le monde » —, il écrit : « Une crise succédant à une période de lumière, cette fiction décourage le monde musulman de soumettre ses racines à un examen critique et de traquer les régressions survenues avec son expansion. »

L’« âge d’or » apparaît dès lors comme imaginaire — « … c’est applaudir des systèmes viciés au nom de bienfaits qui auraient pu être décuplés par des institutions plus libérales que l’époque autorisait. »

Le chapitre « Les damnés de la Terre » examine le « mythe de l’expansion heureuse » — « … la tragicomédie islamiste s’est donné pour mission de dissimuler que l’Islam a plus empiété sur ses voisins que l’inverse ». Il met en lumière une dissymétrie dans l’appréciation des phénomènes coloniaux.

L’ouvrage suscitera sans doute la discussion ; il n’en constitue pas moins une contribution structurée et solidement étayée au débat contemporain.
L’étude de l’esclavage islamique, de sa longue durée et des résistances à son abolition –après tout, une institution autorisée par Allah et mise en pratique par Mahomet – constitue l’un des apports les plus significatifs de l’ouvrage.

Ferghane Azihari analyse les ressorts d’une certaine culpabilité occidentale, portée à minimiser les violences de l’islam : « L’Islam n’a pas seulement décivilisé l’Orient et le reste de l’humanité avec lui. Il a tenté de maquiller son crime, par la dépréciation de l’Orient ancien, pour que l’obscurité enfile les habits de la lumière. »

Le chapitre « Archaïsmes et despotismes » aborde la question du rapport à la modernité. L’auteur souligne la persistance d’un attachement à la charia et l’impossibilité d’intégrer les principes de « liberté, égalité et fraternité », tout en notant ce paradoxe : « Comble de l’égarement des sociétés musulmanes, de toutes les doctrines étrangères qui influencent la politique moderne, seules les plus nuisibles échappent à leur sectarisme. »

Enfin, l’auteur examine les dynamiques contemporaines, notamment en Europe : « dans les pays où ils sont minoritaires, les musulmans sont obsédés par les droits des minorités. Dans les pays où ils sont majoritaires, les minorités n’ont plus aucun droit ». Ferghane Azihari récuse les explications strictement socio-économiques et cite une étude selon laquelle « étude sur 1 200 musulmans en France, en Allemagne et en Angleterre, deux chercheurs ont observé que l’adhésion à l’intégrisme augmentait avec le niveau d’aisance des familles des répondants. »

La synthèse proposée — « Les ennemis de notre civilisation ont beau se réclamer des mêmes livres, prophète et dieu dont les lois sèment la désolation partout où elles sont en vigueur, la lâcheté fait qu’il est plus commode d’accuser les imperfections de l’Occident que les fléaux des sociétés musulmanes, même si chacun perçoit d’un coup d’œil que les secondes n’ont aucune leçon de tolérance à donner aux premières. » — en constitue l’aboutissement.

L’épilogue esquisse des perspectives : développement d’une approche historico-critique du Coran (et il convient de noter qu’il n’existe toujours pas d’édition critique de ce « livre saint ») ainsi que des textes traditionnels secondaires canonisés de facto, tels que les hadiths, et extension à l’islam des principes de la loi de 1905. Citant Karl Popper, l’auteur note que « la lutte contre l’islamisation doit retrouver la vigueur du républicanisme d’antan ». Personne n’est obligé de vivre dans une démocratie libérale ; ceux qui en rejettent les principes sont libres de partir.

Au total, l’ouvrage propose une lecture de l’islam comme système global (din), se concevant à la fois comme originel et universel, et dont les structures apparaissent non conciliables avec les valeurs de la modernité occidentale. Ce constat est présenté comme un diagnostic plutôt que comme un jugement.

On reconnaîtra à M. Azihari la cohérence et la vigueur de son propos. À cet égard, l’on songe à Maxime Rodinson, dont l’exigence critique le conduisit à reconsidérer ses engagements politiques à la lumière des crimes communistes. L’ouvrage suscitera sans doute la discussion ; il n’en constitue pas moins une contribution structurée et solidement étayée au débat contemporain.

Ses détracteurs présumés, qu’il s’agisse de musulmans ou d’idiots utiles islamophiles, devront présenter des preuves solides, et non pas se livrer à des arguties, par exemple en prétendant qu’on ne peut pas essentialiser l’islam, pour faire tomber ce monument de l’érudition de son piédestal.

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Un autre entretien de Ferghane Azihari : 

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