Exécutés pour un baiser dans une mosquée de La Mecque ?
L’exécution secrète de deux Bangladais par l’Arabie saoudite suscite l’indignation

La manière dont deux travailleurs migrants bangladais ont été exécutés par l’Arabie saoudite suscite une vive indignation. Ils auraient été exécutés pour des « actes immoraux » commis dans une mosquée de La Mecque, selon les médias saoudiens. 

Ces exécutions ont soulevé des questions quant à la nature de leurs crimes présumés, à l’opacité de la procédure, à l’équité de leurs procès, ainsi qu’à savoir si Dhaka en avait été informée au préalable et aurait pu, d’une manière ou d’une autre, contribuer à sauver le couple. La vidéo montre l’époux manifester sa joie et de la tendresse à son épouse qui vient de lui apprendre qu’elle est enceinte …

Les deux personnes ont été exécutées le 14 octobre pour des « actes immoraux » commis à l’intérieur d’une mosquée de La Mecque, selon les médias saoudiens, bien que le Premier ministre et prince héritier Mohammed ben Salmane ait déclaré dans une interview en 2022 que la peine de mort avait été limitée aux cas de meurtre.

L’Arabie saoudite prononce des condamnations à mort en vertu de trois grandes catégories du droit islamique : le qisas (représailles, principalement pour meurtre), le hudud (peines prévues pour des infractions spécifiques) et le ta’zir (peines discrétionnaires, notamment pour le trafic de drogue et d’autres crimes).

Les deux Bangladais ont été condamnés à mort en vertu du ta’zir. Leurs condamnations auraient été confirmées par les autorités judiciaires compétentes, puis un décret royal a autorisé leur exécution dans la région de La Mecque.

Un immigrant hindou sri-lankais, Anojan Sivarasa, a récemment été condamné à mort pour blasphème, avant que sa condamnation ne soit annulée grâce à l’intervention de Colombo.

Cela dit, on ne sait pas très bien ce qu’ont fait exactement ces deux ressortissants bangladais pour mériter la mort. Il a d’abord été question d’un prétendu « acte immoral » : selon certaines informations, ils se seraient embrassés dans la mosquée, tandis que d’autres affirmations relayées sur les réseaux sociaux indiquaient qu’il s’agissait simplement d’un baiser sur le front.

Riyad n’a fourni que très peu d’informations, se contentant d’indiquer qu’ils avaient été exécutés, ce qui n’a fait qu’attiser la polémique.

QUI ÉTAIENT CES CITOYENS BANGLADAIS EXÉCUTÉS, ET QUEL ÉTAIT LEUR CRIME ?

Les médias saoudiens, citant le ministère de l’Intérieur, ont identifié les deux personnes comme étant Nazrul Islam Abdul Basir et Siti Akhtar. Ils étaient accusés d’avoir commis des « actes immoraux » à l’intérieur d’une mosquée de la ville sainte de La Mecque.

C’est pratiquement toute l’information que Riyad a divulguée. Les autorités saoudiennes n’ont pas donné publiquement de détails sur les actes présumés, ni sur la date de leur arrestation, ni sur la manière dont leur procès s’est déroulé.

Plusieurs internautes ont émis l’hypothèse sur les réseaux sociaux que les deux personnes formaient un « couple » et que l’acte présumé consistait à s’embrasser sur le front. Cela reste toutefois incertain en l’absence de toute information officielle de la part de Riyad. De plus, le journal Prothom Alo a rapporté que la famille de Nazrul contestait ces allégations.

Nazrul, le fils aîné d’Abdul Bashir et de Rahima Begum, était originaire de l’upazila de Brahmanbaria Sadar, dans la division de Chattogram. Il s’était installé en Arabie saoudite en novembre 2022 et travaillait comme agent d’entretien à la Masjid al-Haram de La Mecque. Sa famille a déclaré à Prothom Alo que la police l’avait arrêté huit mois plus tard et qu’il était resté en prison jusqu’à son exécution.

Ses proches ont déclaré avoir parlé à Nazrul pour la dernière fois le 11 octobre. Trois jours plus tard, la famille a reçu un appel l’informant de son exécution. Sa tante, Abeda Begum, âgée de 65 ans, s’est évanouie en apprenant la nouvelle et est décédée peu après.

La famille de Nazrul a déclaré n’avoir reçu aucun préavis. Son père, Abdul Basir, qui a lui-même travaillé en Arabie saoudite pendant 24 ans, a déclaré au Daily Star que son fils n’avait pas bénéficié d’un procès équitable, affirmant : « Si mon fils a été exécuté sans motif valable, je veux que justice soit faite. »

Les proches et les amis de Nazrul ont remis en cause ces allégations, le décrivant comme un garçon poli et bien élevé. Ses cousins, Mostakim Bhuiyan et Imam Hasan Bhuiyan, ont déclaré au Prothom Alo qu’il avait eu un différend avec un collègue pakistanais et ont affirmé que cet individu avait comploté contre lui.

Son ami Rahat Bhuiyan a déclaré : « Je ne peux pas croire qu’il ait pu faire une chose pareille. »

Maulana Naimur Rahman, directeur de l’ancienne madrasa de Nazrul, a déclaré : « Personne ne pourrait dire que ce garçon était mal élevé ou mauvais. Je n’ai jamais rien remarqué dans son comportement, pendant qu’il était au Bangladesh, qui puisse laisser penser ce qu’on dit aujourd’hui à son sujet. »

QUI EST LA FEMME BANGLADAISES EXÉCUTÉE PAR L’ARABIE SAOUDITE ?

On sait très peu de choses sur Siti Akhtar ou sur sa relation avec Nazrul. Le père de ce dernier, Abdul Basir, a déclaré à Jago News qu’il avait envoyé son fils à l’étranger alors qu’il était encore à l’université afin de subvenir aux besoins de la famille. Il a nié que Siti fût l’épouse de Nazrul, affirmant : « Nous ne la connaissons même pas. J’ai entendu dire qu’ils travaillaient au même endroit. »

Cependant, un membre de la famille qui a souhaité rester anonyme a déclaré à BBC Bangla que Nazrul avait, à un moment donné, avoué avoir eu une « liaison » avec Siti.

Quant aux dépouilles de Nazrul Islam Abdul Basir et de Siti Akhtar, Jago News a rapporté que le ministre chargé du Bien-être des expatriés et de l’Emploi à l’étranger, Ariful Haque Choudhury, avait déclaré lundi que leur rapatriement avait été retardé en raison de la suspension des liaisons aériennes entre le Bangladesh et l’Arabie saoudite.

INDIGNATION SUITE À L’EXÉCUTION D’UN COUPLE PAR L’ARABIE SAOUDITE

L’exécution des deux Bangladais a suscité l’indignation dans le pays et dans d’autres régions du monde, la population s’interrogeant sur l’opacité de la procédure.

« Appelons un chat un chat. L’exécution d’un jeune couple bangladais en Arabie saoudite est une parodie de justice et met à nu le cancer grotesque qui ronge ce pays arriéré », a écrit Zafar Sobhan, rédacteur en chef fondateur de *Counterpoint*, un hebdomadaire basé au Bangladesh.

Les gens refusaient de croire que ce simple baiser sur le front ait pu valoir aux Bangladais d’être exécutés par l’Arabie saoudite. L’indignation portait également sur le secret entourant leur exécution et le peu d’informations communiquées au public.

«Il est absolument impossible que quiconque soit exécuté en Arabie saoudite simplement pour avoir embrassé son conjoint. Je me suis rendu en Arabie saoudite, et j’ai embrassé et serré ma femme dans mes bras à plusieurs reprises aux abords de la Grande Mosquée de La Mecque ; j’ai également vu de nombreux couples échanger des marques d’affection en public sans aucun problème.
L’affirmation selon laquelle ils auraient été exécutés pour un « baiser sur le front » est une absurdité totale et une pure invention d’Internet », a déclaré MC Alhaji, un blogueur nigérian, sur Facebook.

Alhaji a ajouté que les autorités saoudiennes n’avaient même pas publié de communiqué officiel expliquant la nature exacte du crime pour lequel les Bangladais avaient été condamnés.

Jobaer Alam, originaire du Bangladesh, a écrit sur Facebook que l’exécution de ce couple était « absolument ridicule et totalement inacceptable ».

Il a souligné le manque de clarté quant aux crimes pour lesquels ils avaient été condamnés et à la date à laquelle les faits remontaient.

« Un jour, on entend dire qu’ils se sont embrassés dans une mosquée inconnue de La Mecque ; un autre jour, qu’ils se sont embrassés dans la mosquée ; un autre jour encore, qu’ils se sont embrassés sur le front. Un jour, on entend dire qu’ils n’avaient aucun lien de parenté ; un autre jour, qu’ils formaient un couple ; un autre encore, qu’ils étaient détenus dans une cellule depuis 2022 », a écrit M. Alam.

Il a déclaré que tout ce « désordre » était dû au fait que le gouvernement saoudien n’avait pas fourni de « réponse légitime et appropriée pour justifier ses actions ».

Rahyan Rashid, un avocat basé à Oxford, au Royaume-Uni, a mis en évidence sept failles dans la procédure saoudienne, affirmant que cela devrait « scandaliser » la population.

« Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur les faits présumés, cela devrait scandaliser quiconque croit au respect des garanties procédurales. Deux vies ont été ôtées à l’issue d’une procédure que personne en dehors du système saoudien n’a été autorisé à voir », a écrit Rashid sur X. Il a ajouté que les familles et Dhaka n’avaient été informées qu’après les exécutions.

LE BANGLADESH A-T-IL ÉTÉ INFORMÉ DES ARRESTATIONS ET DE L’EXÉCUTION ?

Dans un message publié sur Facebook, Rayhan Rashid, avocat et défenseur de la justice transitionnelle, a indiqué que l’article 36 de la Convention de Vienne sur les relations consulaires exige que les ressortissants étrangers placés en détention soient informés de leurs droits consulaires, tandis que l’article 37 impose aux pays d’accueil de notifier sans délai aux consulats le décès d’un ressortissant étranger.

Cependant, selon le Daily Star, le consulat général du Bangladesh à Djeddah a reçu en septembre une liste de tous les citoyens emprisonnés, sur laquelle figuraient les noms de Nazrul Islam Abdul Basir et de Siti Akhtar. Les infractions qui leur étaient reprochées étaient répertoriées comme « adultère » et « ICT », mais leurs condamnations à mort n’étaient pas mentionnées.

Le consulat a également indiqué qu’aucun des deux n’avait sollicité d’assistance consulaire. Si la famille de Nazrul était au courant de son arrestation, comme elle l’a déclaré au *Prothom Alo*, on ignore encore si Dhaka avait également été informée lors de sa première interpellation.

Dhaka n’avait pas non plus été informée au préalable des exécutions et en a pris connaissance par le biais des médias, a déclaré samedi aux journalistes la ministre d’État aux Affaires étrangères, Shama Obaed Islam.

Le Bangladesh a par la suite demandé des explications à l’ambassadeur d’Arabie saoudite à Dhaka, Abdullah Zafer H bin Abiyah, tandis que le ministère des Affaires étrangères avait auparavant envoyé une note verbale demandant une confirmation officielle.

Shama a déclaré samedi aux journalistes que Dhaka attendait toujours des informations officielles détaillées de la part de Riyad, notamment sur les circonstances des exécutions et sur les conditions d’emploi et de séjour des deux citoyens en Arabie saoudite.

Le ministre d’État aux Affaires étrangères, Humaiun Kobir, a qualifié ces exécutions de « très décevantes », a rapporté dimanche *The Daily Star*, s’interrogeant sur les raisons pour lesquelles aucune information n’avait été communiquée alors que les deux pays sont signataires de la Convention de Vienne.

« Pourquoi y a-t-il donc eu un manque de communication ? Nous avons demandé des explications à l’Arabie saoudite », a-t-il déclaré, ajoutant que le Bangladesh s’attendait à ce que Riyad l’informe de la détention de ses ressortissants, tout comme Dacca informerait l’Arabie saoudite si ses ressortissants étaient détenus au Bangladesh.

Quoi qu’il en soit, l’exécution secrète de deux citoyens bangladais, sans que leurs familles ni les autorités compétentes de Dacca n’en aient été informées, a suscité un tollé général au Bangladesh et au-delà. On ignore encore quels crimes ces deux hommes ont commis et s’ils ont bénéficié d’une procédure judiciaire équitable.

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