Sana a été emmenée par sa mère radicalisée en Syrie et mariée à un djihadiste. Elle raconte ses neuf années dans l’enfer de Daesh dans une BD « En quête de liberté »

Par Caroline Politi, publié le 02/12/2025

L’essentiel
A 15 ans, Sana est emmenée en Syrie par sa mère, mariée de force à un djihadiste. Elle raconte son parcours dans une BD, « En quête de liberté », publiée chez Vuibert.
Violences, la famine, la guerre, mais également l’horreur des camps kurdes dans lequel elle passera trois ans.
Sana a été rapatriée en France avec ses deux petites filles en janvier 2023. Depuis, elle tente de reconstruire sa vie.
Quand naît-on réellement ? Est-ce lorsqu’on sort du ventre de sa mère ou lorsqu’on devient libre de faire ses propres choix ? D’aimer qui on veut, de vivre où cela nous chante, de s’habiller selon ses goûts. Pour Sana, gracile jeune femme de 26 ans, la réponse ne fait pas le moindre doute. « Le 27 janvier 2023, j’ai pu commencer une vie normale, même si c’est parfois compliqué », confie cette Roubaisienne aux longs cheveux noirs parfaitement brushés. Elle sort alors tout juste de 85 heures de garde à vue à la DGSI – les services de renseignement – soupçonnée d’association de malfaiteurs terroriste. « En vingt-trois ans d’existence, c’était la première fois qu’on me donnait la parole, j’avais presque l’impression d’être chez le psy », sourit-elle. C’est surtout un passage obligé après avoir passé neuf longues années en Syrie, au cœur de l’État islamique.

Emmenée de force par sa mère à l’âge de 15 ans, mariée contre son gré, violée… Sana est une survivante. « C’est comme si j’étais née pour souffrir », souffle la jeune femme qui vient de publier une BD sur son parcours – En quête de liberté * – co-écrite avec la journaliste Gaële Joly. Elle y raconte les coups et les brimades de sa mère dès son plus jeune âge, sa déscolarisation du jour au lendemain alors qu’elle n’a que 14 ans et le voile intégral qu’on lui impose au même âge. En quelques mois, sa mère s’est radicalisée sous l’impulsion de son oncle.

« Avant, ma famille n’était pas portée sur la religion mais était très conservatrice. Il y avait cette idée que la femme était inférieure, que l’homme avait tous les droits », retrace-t-elle. Aujourd’hui, ses yeux finement maquillés, ses ongles parfaitement manicurés et son élégante robe moulante sonnent comme un pied de nez à ces injonctions.

« Ma mère nous a fait croire qu’on partait en Algérie »

En août 2014 – elle a alors 15 ans – vingt-trois membres de sa famille prennent la route de la Syrie. « Ma mère nous a fait croire qu’on partait en Algérie en vacances », se remémore-t-elle. L’enfer commence. Les bombardements sont quotidiens. Pour Sana, le danger prend également une tournure intime. Son oncle reçoit jusqu’à 56 demandes en mariage par jour. L’adolescente est confiante. « Pour moi, c’était impossible qu’ils me marient, je me disais que c’était n’importe quoi. » Pourtant, un jour son oncle arrive à la maison : il lui a trouvé un mari, Mehdi, un djihadiste belge de 18 ans. Un homme dont elle ne verra le visage qu’une fois le mariage acté. « Je pleurais, je m’accrochais à mon père en disant je ne veux pas y aller. »

Alors qu’elle refuse les relations sexuelles, elle est violée à de nombreuses reprises. Quatre mois plus tard, elle tombe enceinte de sa première fille. « Je n’ai pas ressenti tout de suite le côté maman mais j’ai immédiatement senti que j’avais le devoir de la protéger, de la sortir d’ici. Je ne voulais pas qu’elle vive la même vie que moi. ». Mia naît le 10 novembre 2015. Trois jours plus tard, les attentats qui ont visé Paris et Saint-Denis sont célébrés partout en Syrie. « Je me suis dit mince, je suis ici. Mon pays va croire que j’ai quelque chose à voir avec ça », se souvient-elle.

L’enfer des camps kurdes

Sana aura une seconde fille, Lina, née au printemps 2018, alors qu’elle fuit les bombardements de Raqqa. En décembre de cette même année, elle assiste à la chute de Baghouz, le dernier bastion de Daech. Commence alors la survie. « On mangeait de la nourriture pour animaux et du foin. On a vu nos enfants crever de faim, se déshydrater. » Son regard se brouille, sa gorge se noue et les larmes coulent lorsqu’elle repense à cette famine qui a failli emporter sa fille aînée. « J’ai fait mon maximum, j’ai demandé partout. Mais quand il n’y a pas, il n’y a pas. » La fillette sera finalement sauvée grâce à Médecins sans frontière.

Sana et ses filles seront enfermées à partir de mars 2019 dans le camp kurde pour femmes d’Al-Hol puis celui de Roj. « Les camps, c’était abominable, pire que la guerre », insiste-t-elle. A la famine, s’ajoute le froid et l’extrême violence des détenues. « Je n’ai pas vu des êtres humains, c’était des bêtes. Tu peux te retrouver avec un coup de marteau sur la tête pour un mauvais regard, ta tente brûlée pour un briquet non rendu. » Pour tenir, Sana se rattache à l’espoir d’offrir à ses filles une vie meilleure. « Je craignais aussi que s’il m’arrive quelque chose, elles partent vivre avec ma mère et qu’elles subissent le même sort que moi », insiste-t-elle.

Retour en France

En 2022, elle parvient à s’inscrire sur une liste de rapatriement. « Une lueur dans les ténèbres », selon ses mots. Un choix qui conduira sa mère, plus radicalisée que jamais, à la renier. « Je ne comprendrai jamais sa haine. Comment une mère qui t’a donné la vie peut-elle te l’arracher ? Elle a tué ma vie, elle m’a volé ma vie », souffle la jeune femme. Le 23 janvier 2023, Sana et ses deux filles font partie, avec quatorze autres femmes et une trentaine d’enfants du troisième convoi vers la France. Dès son arrivée, elle est placée en garde à vue et ses filles, alors âgées de 5 et 7 ans, sont placées. « Je les avais préparées. C’était dur de leur dire au revoir mais c’était le prix à payer pour qu’elles aient une vie normale. »

Aucune charge n’a été retenue contre la jeune femme. Tant les services de renseignement que la justice ont vu en elle une victime du terrorisme. Voilà près de deux ans qu’elle n’a plus de nouvelles des membres de sa famille. Elle ignore si son mari, détenu dans une prison kurde, est toujours vivant. Aujourd’hui, elle tente de se reconstruire même si ses nuits sont encore peuplées de fantômes.

Elle a rencontré quelqu’un. Ses filles sont toujours dans une famille d’accueil mais elle les voit jusqu’à quatre fois par semaine. La dernière ombre au tableau, notamment pour pouvoir retrouver leur garde à temps complet et un emploi stable, est l’obtention de ses papiers. Sana, née en France de parents étrangers, n’a jamais obtenu la nationalité. A 13 ans, lorsqu’elle pouvait y prétendre, sa mère s’y était opposée. Aujourd’hui, elle risque d’être expulsé vers l’Algérie, un pays où elle n’a jamais mis les pieds.

* « En quête de liberté, comment je suis sortie de l’enfer de Daesh », aux éditions Vuibert Graphic